RADIOHEAD à Rock en Seine – 26 août 2006

 

C’était mon premier concert de Radiohead.
J’y suis allée comme une midinette tremblant à la perspective de rencontrer celui qu’elle aime, avec ce sentiment très fort qu’il déterminerait la suite de leur relation.

Dès le début de l’après midi j’étais mal. Il y avait tant de monde, tant d’autres prétendants, je pressentais que je n’arriverais jamais à creuser mon trou là dedans. Trop petite, trop vieille, trop sage, trop accompagnée de gens qui ne jouaient là aucunement leur vie musicale …
Ce qui s’est confirmé bien sûr, alors que je ne décollais pas de devant la grande scène depuis PHOENIX (17h), je me suis retrouvée de plus en plus loin. Quarante-cinq minutes avant le début de BECK, les jeux étaient déjà faits. Impossible de bouger d’un centimètre sans abandonner tout le monde et encore, déroger aux règles de politesse les plus élémentaires. Il aurait fallu se transformer en mercenaire, et on ne change pas comme ça en une minute. J’en aurais pleuré. Je disais haut et fort depuis deux jours que je voulais être devant les barrières. Je ne pensais qu’à ça. Je ressassais toutes ces autres fois où je n’avais rien vu.
Là c’était pire.
Au centre pile de la pelouse, sur la bande qui cachait les câbles, tous les festivaliers les plus grands semblaient s’être donné rendez-vous. Je ne voyais même plus les écrans géants tant ces têtes m’encerclaient.
J’ai déprimé pendant tout le dernier concert, mais je n’ai pas reculé d’un iota, malgré mon mari me pressant de m’en aller, de sortir de tout ça, d’aller loin. J’étais butée, je ne voulais rien savoir. C’était MON premier concert de RADIOHEAD. Je ne partirai PAS.

21h30. Fin de la déprime. Je ne vois toujours rien, et je suis toujours aussi compressée. Mais J’Y SUIS. Les cris s’élèvent et c’est parti. Au son des infos de RFI. Je ferme les yeux. Tant qu’à faire, ça ne change rien. JE ne peux rien changer. Et rien ni personne ne me gâchera ce moment là. SE LAISSER ALLER. C’est franchement contre ma nature. Je ne veux jamais rien subir, je m’épuise à tout combattre. Je décide que ce moment sera différent. Qu’il sera beau malgré tout. Que je me laisserai emporter comme une vague, comme une déferlante plutôt.

Deuxième titre, « 2+2=5 ». Rien ne va plus. Je devrais détester ce qui est en train de se passer. Ces gens qui tout à coup se mettent à sauter partout, à danser massivement, et je tiens à ce « massivement ». La foule n’est plus une somme d’éléments distincts, elle n’a plus rien d’humain. Elle fait corps et se déplace de plusieurs mètres, se tasse vers l’avant, puis repart en arrière, vers la droite ou vers la gauche. Il est inutile de résister. SE LAISSER ALLER. La force est primitive, animale, irrésistible. Tout pourrait arriver, je ne contrôle rien. Et cette absence de contrôle est libératrice. En fait je me sens soulagée. Les barrières sautent, la pression n’existe plus, je suis dédouanée de tout, je ne suis même plus moi, individu, mais cette partie d’un tout, de cette foule qui m’a avalée. Je ne suis rien mais je compte, je suis là, indispensable. Je suis un élément de cet organisme, et j’adore ça. Je pourrais mourir. Qu’est-ce qui peut être plus fort que cela ? Voir RADIOHEAD et mourir.

Les choses s’apaisent et plus tard, « Fake Plastic Tree » m’arrache des sanglots que je ne comprends pas. Des sanglots bruyants et ridicules, de ceux qu’on ne peut pas évacuer sans honte. Le chant de Thom Yorke est d’une rare intensité, impossible pour moi de résister, c’est comme s’il avait appuyé sur un bouton. Ce petit bonhomme là-bas, au visage déformé par son infirmité, que je ne parvenais pas à m’imaginer autrement que dans son studio, étriqué dans son univers fermé, irradie vers les 30 000 personnes que nous sommes devant lui ce soir. Il nous tend les bras, il nous prend la main. Il est au centre de cet organisme, formidablement vivant, il nous a pris dans sa bulle, nous sommes là ENSEMBLE.

Lorsque je parviens, lors de trop rares instants, à l’apercevoir entre les géants, les petites images que je capte ne sont pas celles que j’attendais. Thom Yorke les yeux fermés, d’accord, qui fait corps et balance la tête, en rythme, avec sa musique. Mais Thom Yorke heureux aussi, le sourire irradiant son visage. Et plus tard, Thom York debout, face à la foule, les bras en croix, sans protection, offert.

35 ans. Je sors de mon premier concert de RADIOHEAD.

Avec ce sentiment d’avoir perdu ma virginité.

12 réflexions sur “RADIOHEAD à Rock en Seine – 26 août 2006

  1. Et bien, en toute honnêteté, quitte à paraître a stupid girl, .. (et pourtant il n’est que 10h30 d’un matin ensoleillé, donc plutôt blindée)… j’ai eu la larme à l

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  2. Ohhhhhhhhhhh c’est génial d’avoir encore des commentaires sur ce compte rendu là encore si longtemps après. D’autant que je me refais un trip RADIOHEAD justement en ce moment (voir mon blog myspace) … Je n’en peux plus d’attendre cet album, surtout parce qu’en général les sorties sont assorties d’une tournée et que je donnerai n’importe quoi actuellement pour les revoir sur scène …
    Ce concert m’a réellement marquée …
    Des bisous et merci !

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  3. Houlala…ça frole la déprime…hihi…
    Bon, ça fait la ènième fois que je te relis et à chaque fois c’est pareil, tes mots, tes phrases mises bout à bout font ressortir une telle émotion que je me retrouve propulsée dans cette foule, tous trop grands ( moi aussi ) autour de moi, à la limite de l’évanouissement, transportée sur un nuage d’accords de guitare et là, cette voix, si brute et douce à la fois, électrique et sereine, envoutante, mélancolique,…qui sort de ce petit corps de génie…Thom, le « grand », le beau, le vrai. Et là, plus rien autour de moi, et pour reprendre une de tes citations;
    « Qu’est-ce-qui pourrait être plus fort que cela ? Voir RADIOHEAD et mourrir. »
    Bon, retour sur terre pour en finir avec mon histoire, c’est que moi, je n’y étais pas à ce concert de Radiohead, à mon grand désespoir, alors sois heureuse, toi, qui les as vu, et gardes bien ces purs moments de bohneur au chaud dans ton coeur, ils t’appartiennent à tout jamais.
    Au fait, merci de les avoir partagés.
    Une fan aussi fan que toi, je crois.

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  4. Hello,

    Merci beaucoup pour cet article sur le concert de Radiohead. C’est assez amusant de voir comment chacun a vécu ces instants inoubliables.
    Je partage ta passion pour Radiohead et pour Thom Yorke, et pour moi aussi Rock en Seine 2006 fut mon premier concert du groupe, et moi aussi j’ai ressenti comme toi cette sorte d’égoïsme vis à vis du groupe, et cette jalousie envers ces milliers de personnes qui étaient là aussi pour les aduler…

    J’ai également rédigé un récit de cette soirée sur mon blog, et je t’invite à le découvrir sur http://www.guybrush.worpress.com dans la catégorie musique. Bonne lecture, bonne musique…
    Everything in its right place…

    Amicalement
    Guybrush

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  5. J’ai ressenti pratiquement pareil que toi, à la différence que l’endroit où j’étais-bien que j’étais au premier rang-ne poussait pas trop (bon, tout est relatif, en même temps), je tenais fermement la barrière et je ne l’ai pas lachée, donc je n’ai pas eu la déprime « je vois pas bien »…
    Cependant, niveau musique… Grandiose. Sublime. Avoir le groupe à qui on voue un réel culte, dont la musique est tellement belle qu’elle en est presque irréelle, ici, à quelques mètres de soi, c’est magique…
    Et quand Thom danse… De sa danse si étrange, ça ajoute à l’irréalité.
    J’ai écrit une review sur mon blog, passes-y si ça t’interresse. C’est beaucoup plus terre à terre, je l’ai écrit avec plus de recul. Je crois que j’aurai été incapable d’écrire une review au lendemain du concert. Je ne pensais qu’à Radiohead, encore plus que d’habitude. Quand j’ai récupéré le live en audio, j’ai pleuré, pleuréparce que le concert n’avait pas été éternel, pleuré d’avoir eu la chance de voir et d’entendre ça… Pleuré parce que Radiohead, j’aime ce groupe apperement peut etre au même point que toi.
    Magique, sublime, grandiose, hypnotisant. Radioheadien.

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  6. Excellente review et quelle expérience de vie un PREMIER concert de RH à 35ans, Congratulations ! Etant arrivé à 18h15, je m’excuse d’avoir fait parti des grands à une dizaine de metres de la scène… mais il faut surtout déplorer l’attitude de bons nombres de personnes qui se sont faufilés devant juste au début du concert !

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  7. MHF, Comme si on y était… Et qu’est-ce que j’aurais aimé y être…
    euh ai-je le droit de dire que je suis un petit peu jalouse…
    Et as-tu revu ikeagirl ?

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  8. C’est effectivement difficile d’écrire après t’avoir lue…
    Je suis ravie pour toi, qui va pouvoir te faire vibrer maintenant ?
    Vive les concerts.
    Bises

    Bonne rentrée à tes schtroumphs…

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  9. Mon Isa, mon Isa, mon Isa….
    Tu n’écrirais pas ainsi tu ne serais plus toi… ^^
    Tu me connais.. j’aimerais écrire tout plein de trucs suite à ce que je viens de lire mais c’est ton espace.. et je te le laisse… c’est ton ressenti, ton vécu et nul ne peut te l’enlever 😉
    Gros gros bisous et à demain 🙂

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