Rufus Wainwright @ Mogador : Une Diva qui a des couilles (et du coeur)

 

Rufus Wainwright @ Mogador – 3 mai 2010

 

Photos Isatagada

Incroyable et bouleversante performance de Rufus Wainwright hier soir au théatre Mogador.

Qualifié par Elton John de « greatest songwriter on the planet », par les médias de « dandy pop », Rufus Wainwright est tout cela et bien plus encore. Artiste romantique et singulier, grand amateur d’art (l’Opéra – il vient d’écrire Prima Donna, que l’on attend à Paris au Chatelet en 2011 – la musique classique, la haute couture, aussi, entre autres), connu pour ses indéniables qualités « d’entertainer », Rufus Wainwright reste le champion incontesté du striptease scénique extrème.

Cet artiste encore trop peu connu du grand public français venait présenter à Paris son dernier album « All Days Are Nights, Songs for Lulu », certainement le plus dépouillé qu’il fît jamais.

Bien que l’homme n’ait jamais donné l’habitude de concerts ordinaires, nul doute qu’ il a cette fois atteint un niveau exceptionnellement élevé.  En offrant du grain à moudre à ses fans les plus fidèles comme à ses détracteurs les plus acharnés.

Avant même le début du concert, nous voilà prévenus : « Rufus vous demande gentiment de ne pas applaudir ni de prendre de photos ou vidéos pendant la première partie du spectacle, qui est une succession de chansons formant un tout, et jusqu’après la sortie de scène, qui en fait partie ».

C’est donc dans un silence quasi religieux que Rufus Wainwright fait son entrée de la façon la plus dramatique et théatrale possible. Sur un collant noir et des souliers d’un vernis étincelant, il est revêtu d’une splendide robe-cape noire dont le luxuriant et très décolleté haut en plumes est prolongé d’une traîne de plusieurs mètres de long (près de la moitié de la scène de Mogador) qui se découvre à mesure qu’il avance, très lentement, un pas après l’autre, dans ce silence conforme à sa volonté.

La magnificence tout opératique du costume (créé par Zaldy Goco qui officie notamment auprès de Lady Gaga) est aussi délirante que la performance musicale sera sobre. C’est d’une seule traite, et rigoureusement dans l’ordre que le maître des lieux jouera les chansons de son dernier disque « All days are nights, songs for Lulu ». Seul avec sa voix et son piano à queue Steinway dont le capot ouvert reflète comme un miroir les doigts de l’artiste dansant sur le clavier, Rufus Wainwright emplit la salle d’un son tour à tour grandiloquent (The Dream illustrerait sans peine le dernier Disney) ou  d’une délicatesse absolue (What Would I Ever Do With A Rose ?, délicieux).

On conçoit qu’il faut possiblement être imprégné du contexte et comprendre les paroles (toujours majeures) pour tenir sur la longueur d’un tel cycle. Mais rien de tout cela n’est en fait nécessaire pour rester suspendu aux lèvres d’un artiste comme on n’en fait plus, capable de jouer près de trois heures d’affilée avec une voix fantastique aux aigus et aux graves inouïs, un vibrato maîtrisé absolument, une façon même de chanter, la tête rejetée en arrière, la gorge déployée et offerte comme si le corps n’était qu’un accessoire, un vecteur. Comment ne pas se laisser submerger par ces notes de piano à queue qui font vibrer de l’intérieur ? Ne pas se rendre compte de la force de ces moments, de cette possibilité qui est offerte d’une communion, sans artifice cette fois, sans filet ?

Car s’il a fallu parfois croiser les bras pour se retenir d’applaudir (notamment après les crescendos de certains morceaux, appelant naturellement à une explosion finale), que penser d’un Rufus qui, de mémoire de public, n’avait jamais jusqu’à présent pu s’empêcher d’enrober ses morceaux de pitreries masquant en réalité ses émotions les plus fortes ?

Quant au film de Douglas Gordon, projeté sur grand écran et mettant en scène de façon très lente les mouvements de son oeil, on peut tout à la fois détester le visuel et pour autant, se laisser prendre par l’étrangeté de cette énième invitation désespérée en une plongée dans l’âme de l’artiste et son intimité la plus profonde.

Finalement, alors que sonne l’heure du dernier titre avant l’entracte et que l’on redoute les paroles à venir (Rufus Wainwright avait écrit : « my mother is in the hospital »; elle est décédée en janvier dernier), la sortie sur un tempo de marche nuptiale – mais toujours en costume de funèbre couleur -, dans ce silence toujours aussi imposant, fait exploser la présence du fantôme maternel.

Et on pense qu’il est bien rare, dans ce monde où tout va si vite et où l’on n’a guère le temps de se poser, d’être forcé de la sorte à tant de lenteur, pour nous obliger, comme il s’y astreint lui même, à s’arrêter un moment afin de prendre la mesure de ce qui demain déjà, ne sera plus.

 » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

(Le Lac, de Lamartine, à relire dans sa totalité)

Vous me pardonnerez l’expression, mais il fallait avoir des couilles pour oser ce genre de spectacle. Et il le sait bien, lui qui s’efforcera ensuite de changer de ton pour la deuxième partie de la soirée, servant au public les chansons qu’il préfère (The Art Teacher, Going to a town,Vibrate, Poses, ou Cigarettes and Chocolate Milk), chantant à tue-tête avec le public une vieille chanson de réponse Québécoise,  ou dispensant ses incontournables bons mots (de « I’m insulting everybody : very french ! » à « J’ai pensé que j’étais entre Barbara et Dracula … Barbula ! »).

Pour autant, c’est un final bouleversant qui clôturera la soirée, lors de l’ultime chanson du rappel, un titre de sa mère Kate McGarrigle, alors qu’il évoquera leur dernier séjour à Montmartre, trois semaines avant sa mort.

Rufus Wainwright, s’il avait encore besoin de le prouver, a montré une fois de plus qu’il n’avait peur ni de partager ses émotions, ni de prendre le risque du ridicule : il est vivant, et le revendique avec fracas. Ce qui le rend, malgré un talent exceptionnel qui le place loin du commun des mortels, infiniment abordable et cher.

Mogador, en tout cas, l’ovationnera debout.

 

Set List :

Part 1 : Who are you New York ?, Sad with what I have, Martha, Give me what I want,  True Loves, Sonnet 43, Sonnet 20, Sonnet 10, The Dream, What Would I Ever Do With A Rose ?, Les Feux d’artifice t’appellent, Zebulon (tracklist intégrale de l’album « All days are nights, songs for Lulu »)

Part 2 : Beauty Mark, Grey Gardens, Nobody’s off the hook, Matinee idol, Memphis skyline, Art teacher, Leaving for Paris, Complainte de la butte (Moulin Rouge), Rataplan, Vibrate, Dinner at eight, Cigarettes & Chocolate milk

Encore : Poses, Going to a town, The walking song

Videos :

The Art Teacher (album Want Two)

Rataplan (une « vieille chanson Québécoise », reprise en coeur par la salle)

The Walking Song, une chanson écrite par sa mère Kate Mc Garrigle, décédée en janvier 2010, et dont il évoque le souvenir avec leur dernier séjour à Paris, 3 semaines avant sa mort, alors qu’ils passaient un court week-end à Montmartre. Moment très intense et émouvant, que Lys filme alors qu’il se reprend pour tenter de plaisanter et entamer la chanson.

Un très très grand merci à Lys et Olive31 pour ces vidéos.

Dans la salle :

Barbara Carlotti, Hugh Coltman, Alain Chamfort, Marianne Faithfull, Jean CHarles de Castelbajac, Kristin Scott Thomas, Isabelle Huppert, Jorn Weisbrodt, et les boardies dont Eline, la fan Française pour laquelle il a joué Rataplan.

19 réflexions sur “Rufus Wainwright @ Mogador : Une Diva qui a des couilles (et du coeur)

  1. Il a également séduit les Basques à Bilbao dimanche dernier (9 mai)… Une émotion intense… Pas de people, mais beaucoup de fans.

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  2. Très beau compte rendu, au mot près, de ce concert éblouissant de Rufus à Mogador !!! Tout y est, et c’est vrai que l’émotion était palpable dans le Théatre.

    En plus d’aimer ses chansons, sa musique et sa façon fabuleuse de s’approprier le piano tel un génie, j’ai adoré un show incroyable, authentique, fun et délicat, tout à la fois … certainement un des meilleurs que j’ai vu cette année.

    Merci pour ce partage !

    Astrid

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  3. Merci pour ce très juste compte-rendu.
    Rufus nous offre ici sa plus belle tournée je crois, ou du moins il ne cesse de progresser, de nous surprendre encore et autant, c’est hallucinant!
    Je ne connais pas d’autre artiste capable de déployer autant d’émotions, de sentiments en si peu de temps.
    Muicalement et vocalement il n’a jamais été aussi bon. L’inspiration dans l’écriture est certes moins imagée que par le passé mais ici on est bien ancré dans le réel et c’est d’autant plus bouleversant.
    Je termine par des mots récents de Rufus sur sa place au milieu d’un marché musical de masse manipulateur et sans romance (extrait d’un reportage très intéressant du NY mag http://nymag.com/arts/popmusic/profiles/65495/) : « I want to offer some kind of emotional safe place where people can feel free to be unhappy and sensitive and imperfect ». Tout est dit…

    PS : bon sérieusement, tu viens à Lyon ? 😉

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  4. Bonsoir et merci pour ce super article…et surtout ça fait vraiment plaisir de voir qu’il y a d’autres personnes complètement zinzin de Rufus -j’avoue pour ma part que mon cas commence un peu à m’inquiéter 🙂 J’étais déjà bien grave après La Cité de la musique mais alors là…je ne suis vraiment plus raisonnable:) A tel point que j’ai réserver des places pour Le Royal Albert Hall en novembre…Pourrais-je attendre jusque là???
    Ce concert était sublime, j’ai été bouleversée moi aussi par sa virtuosité, la perfection du son et sa personnalité extrêmement touchante.
    Super aussi le lien vers Télé Matin.
    Super aussi les photos!!!
    Il reste des places pour Lyon????
    A bientôt et merci encore!!!

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  5. merci isa je n etais pas à mogador et après avoir lu ton compte rendu (quel talent d écriture génial tu as) et profité des videos qu est-ce que je le regrette !

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  6. Merci pour ce bel article qui m’a fait revivre ce moment merveilleux de lundi soir.
    C’était la première fois que je le voyais en concert, mais des années que j’attendais ce moment ! Et je n’ai pas été déçue !
    Tu a su retranscrire ce que j’ai ressenti !

    Par contre, je n’arrive pas à visionner les vidéos….

    Est il possible de te demander de me les envoyer ainsi que quelques photos stp ? Je n’avais pas amené mon appareil car je pensais que cela serait interdit .. Et j’ai regretté !!!… Ce serait vraiment super gentil. D’avance merci !

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  7. Bravo Isa pour ta chronique.
    « un vibrato maîtrisé absolument, une façon même de chanter, la tête rejetée en arrière, la gorge déployée et offerte comme si le corps n’était qu’un accessoire, un vecteur. » tu tiens là l’essence même de ce que j’ai pu ressentir. Cette intimité livrée sans retenue, ce trac qui le rongeait mais qu’il parvint à surpasser et le fantôme bienveillant de sa maman dans la salle.
    C’est vrai qu’on oublie souvent la performance que cela représente tant ça paraît simple…

    Sinon dans les VIP tu as oublié la magnifique Kristin Scott Thomas. mal placée sur la gauche.
    Je t’embrasse fort!

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