
Quatrième et dernier jour de festival, on est rincés mais avant tout heureux d’être là pour cette dernière journée, avec des artistes qu’on aime passionnément, dont The Cure qui a accompagné nos vies depuis l’adolescence, et le fascinant Bertrand Belin.
Comme on sait que beaucoup n’ont pas eu de billets pour cette journée, on mesure d’autant notre chance. Merci Marie dont vous êtes forcément allés voir le blog si vous me lisez, et qui nous obtient des places CE tous les ans pour cet événement incontournable de la fin d’été ❤
Point météo, il fait encore beau ce dimanche, sous des températures idéales (pas de canicule, et même pas de petit pull le soir). Finalement le soleil était de la partie, malgré les prévisions pessimistes et les quelques douches du jeudi. La boue aura ajouté au côté « festival » de ce grand weekend, en plus de nous avoir sauvé de la poussière. Pas si mal.
La programmation de la grande scène nous régale d’avance et la fatigue aidant, nous décidons de profiter simplement de la journée au pied de L’arbre (le seul, l’unique, le nôtre).
Bertrand Belin se produit devant un parterre de curetons bien décidés à voir Robert Smith et sa bande de près. Alors que je parviens généralement à la barrière pour le premier concert du dimanche, impossible de s’approcher au-delà du 5 ou 6ème rang. En attendant que notre français préféré entre en scène, je papote avec un couple très sympa qui a vu The Cure 66 fois, dont un soir à Orléans devant un millier de personnes seulement. C’est que The Cure a eu des hauts et des bas dans sa longue carrière, même s’ils sont aujourd’hui plus en vogue que jamais. Mon voisin m’explique que les plus jeunes se sont ajoutés aux fans historiques du groupe, à la faveur de buzz Tiktok et Insta. La récente collaboration avec Olivia Rodrigo, après le featuring sur l’Amour Ouf, a fait connaître nos légendes à toute une nouvelle génération, qui prendra la suite de nos grands enfants biberonnés au groupe. Les festivaliers me racontent que Simon s’est marié en mai dernier, expliquant le récent « G » ajouté au « A » collé sur sa basse (pour « Andrea Gallup »). Et qu’après la mort de Teddy (Perry Bamonte) le 24 décembre dernier à l’âge de 65 ans, c’est Eden Gallup (le fils de Simon) qui le remplace sur scène à la guitare.

Mais revenons à notre Bertrand Belin national, que je n’arriverai pas à approcher, donc, alors que je suis fan absolue depuis le début des années 2000. J’étais tombée sur lui chantant dans une salle perdue du forum des Halles avant la sortie de son 1er album, bien qu’il n’ait enfoncé le clou qu’en 2007 sur les quais de Seine, à l’époque regrettée des Fnac Indétendances.
Plus de vingt ans, ça compte, quand on aime un artiste, mais rien à faire : avec mon t-shirt « The Cure », personne ne croit réellement que je lui rendrai la place s’il me laisse atteindre le 1er rang.
Je suis sincère pourtant. En plus d’être insupportablement désirable, l’homme est un artiste majeur, qui mérite un front raw de fans véritables. Guitariste de profession, auteur-composteur-interprète, écrivain (plusieurs romans et diverses publications), chanteur, arrangeur, danseur, acteur, les dons de Bertrand Belin sont si nombreux que ça donne le tournis.

Furieusement guindé, poliment sex, excessivement retenu, sauvagement sobre, Bertrand Belin est aussi subtilement grandiloquent, classieusement rock n roll, sérieusement drôle, simplement génial.
Comme chaque génie qui se respecte, il est donc souvent incompris. Ceux qui le découvrent le trouvent apprêté, prétentieux, agaçant. Ils pensent qu’il est maniéré, qu’il en fait des tonnes (vrai), qu’il n’est pas authentique (faux). En réalité, tout est normal chez Bertrand Belin, qui est naturellement Bertrand Belin et donc, est exagérément lui : un ovni.
Initiales B.B., comme Benjamin Biolay (à qui on a pu faire le même genre de procès), mais également comme Berger Berger, pour ce titre issu de son album WATT, aussi hilarant que les paroles trouvent écho en moi.
Si j’avais un troupeau
J’aurais peur de le perdre
Voilà pourquoi, berger
J’ai pas fait berger, berger
Peur de le perdre
Au bas des falaises
Adieu, l’amour fou
Bonjour, la terre glaise
« Ça va dans la prairie ? », lance-t-il au milieu du morceau. Ce mec me tue.
Dans les premiers rangs, les réactions sont partagées entre respect et ennui. Une femme un peu décalée derrière moi chante cependant toutes les paroles en coeur, désespérée comme je le suis de se retrouver derrière un mur de festivaliers aussi haut qu’indifférent à notre frustration. Merci ma sœur, grâce à toi je me suis sentie moins seule (« Seul / T’es pas tout seul »).
Sur scène, le costume croisé lui confère l’élégance du dandy, qui s’ajoute au raffinement de l’homme lettré. Comment résister à son déhanchement digne d’un Alex Turner, à sa voix de crooner aux accents séducteurs (on pense à Yves Montand avant Bashung) ?
Quand il se saisit de sa Gibson flamboyante, ça vaut tous les costumes du monde. Son jeu de guitare est souple et fluide. Ses doigts courent sur les cordes avec une douceur, une précision, une délicatesse confondantes. C’est beau et léger à entendre. Maestro.
Ses textes sont recherchés, parfois loufoques, toujours poétiques (« J’habite / Un cercle / Bleu / De froid » – Sur mon 31). Il les construit comme des toiles qu’il peindrait à touches de mots. Impressionnisme impressionnant.
Malgré les apparences, cet homme qui a tous les talents vient de loin. J’ai déjà parlé de son histoire personnelle. Elle nourrit son œuvre (« Je viens d’une longue lignée d’ivrognes » – Que Dalle tout). La connaître donne des clés pour mieux prendre la mesure du personnage. On ne peut que l’en aimer davantage.
Lui dont la carrière n’est pas toujours allée de soi a désormais les moyens de s’entourer d’instruments et de musiciens qui lui donnent enfin la liberté d’offrir les arrangements qu’il souhaite à ses morceaux. Sur scène, ça fait une grosse différence.
Devant la foule qui n’a cessé de grossir, il confesse que c’est très émouvant pour lui d’être ici aujourd’hui. Jouer en première partie d’une icône de son adolescence le touche visiblement. Depuis que je le connais, c’est peut-être la première fois que je le vois se dévoiler un peu. Alors je suis émue moi aussi. Forcément.
Désolée. Je suis inarrêtable sur le sujet de Bertrand Belin.
<< Allez regarder les vidéos de l’ami Jeff, dont la magnifique L’inconnu en personne >>

Slowdive mérite sans doute un peu d’attention quand même. Leur musique, d’inspiration Curienne (la basse, évidemment) ou Cocteau Twins, convoque aussi les grands espaces façon Sigur Rós. Les nappes de son planantes ponctuées des vocalises de Rachel Goswell et Neil Halstead sont parfaites pour envoler l’auditeur, à condition qu’il se laisse aller.
Las, l’introspection est sans doute plus difficile en pleine journée.
Je ne peux que vous conseiller d’écouter leurs albums dans des conditions plus favorables. C’est très beau.

Entre deux concerts, le cousin Marco est redescendu de sa tour pour papoter un peu, accompagné de son grand fils Nathan, qui travaille, désormais. Lui et notre ami JL se rendent compte qu’ils se connaissent : ils ont bossé ensemble sur pas mal de projets il y a quelques années. Le monde est petit ! Il repart pour une pause catering et revient avec des bières pour nous. Sympa !

Interpol fut longtemps l’un des groupes chouchous de ce blog, en particulier depuis leur formidable concert de 2010 au Trabendo.
C’est d’ailleurs au concert des Cure à Bercy en 2008 qu’on les avait entendus pour la première fois : l’album Antics avait été diffusé avant les concerts, au grand damn de mon amie Sandrine qui essayait de me convaincre depuis des lustres.
Depuis, Narc est ma sonnerie de portable. Je n’en ai jamais changé.
Impossible de ne pas succomber à la voix crépusculaire du magnétique Paul Banks, sa classe absolue et sa posture caractéristique. Lunettes et costume noirs, chemise blanche impeccable, cheveux blonds plaqués en arrière, on hésite entre agent secret au flegme britannique (pour un américain…) et ange de la mort façon Don Giovanni. Tel une statue de marbre, Paul Banks est le beau et ténébreux champion d’un post-punk qui a fait ses preuves.
C’est pourtant à cause de lui que j’avais déserté leurs concerts. Je ne sais pour quelles raisons, il avait commencé à faire saigner mes oreilles en massacrant les chansons avec application, chantant plus faux que la limite tolérable. Lorsque Sam Foragino s’était mis à déconner à son tour à la batterie, ça avait été la goutte de trop.

Bonne nouvelle, pour cette prestation à Rock en Seine, tout est rentré dans l’ordre. Depuis une opération du dos en 2023, c’est Urian Hackney qui tient la batterie en live. Et on retrouve avec plaisir les accents d’outre-tombe de Paul, dont le plaisir à jouer et à chanter résonne d’une façon inédite.
Le frontman, qui est devenu 2 fois papa depuis leur précédent album, a sensiblement évolué sur scène. Il semble plus souple, plus détendu, moins emprisonné dans l’attitude hyper rigide qu’on lui connaissait. Il explique en interview que la paternité le pousse à vivre chaque moment passé loin de ses enfants avec une intensité nouvelle : plus encore qu’auparavant, cela doit valoir le coup. Il est même particulièrement communiquant, s’efforçant de ponctuer le set de quelques expressions en français dont un petit « Merci bien ! » repris plusieurs fois, un peu désuet, d’accord, mais très chou.

Celui qui parle couramment français, dans le groupe, c’est Daniel Kessler, à la guitare, qui a vécu en France jusqu’à ses 11 ans. C’est d’ailleurs lors d’un été en France qu’ils se sont rencontrés.
Alors qu’il était aussi démonstratif que Paul est stoïque, le brun Daniel – qui ne tenait pas en place sur scène, avançait et reculait telle une vague, faisait des petits pas de côté -, se fait moins remarquer. Lui qui était l’exalté du groupe, quasi transfiguré, et dansait avec sa guitare comme d’autres feraient l’amour avec la femme de leur vie, nous apparaît plus discret, à l’exception de ses chaussettes rouges vif.
En revanche, et c’est une première, il chante ! Décidément, Interpol a décidé de rebattre les cartes, et ça marche.
A la basse, Brad Truax prend plus de place. Et pas seulement sur scène puisque pour la première fois depuis le départ du regretté Carlos Dengler, Paul Banks a laissé un autre que lui enregistrer l’instrument en studio. Très théâtral, il frôle avec le grand écart.
Lui et le claviériste, Brandon Curtis, ne sont plus seulement musiciens de tournée mais désormais des membres à plein temps d’Interpol et ça aussi, c’est nouveau.
Je dois ravaler ma frustration près de mon arbre. Comme j’aimerais être plus près pour me saouler de ces mille détails qui m’attachent au groupe comme ça n’avait pas été le cas depuis longtemps ! Comme je regrette de n’avoir pas pris de place pour le concert anniversaire d‘Antics le 16 novembre prochain ! (Évidemment, c’est complet. Help !?)
Ce concert fait remonter à la surface tout ce qui m’avait conquise dans le groupe. L’alliance de la glace et du feu mais de façon plus nuancée, cette captivante complémentarité, encore capable d’évolution, les titres tous singuliers au-delà de la première impression, l’envie de creuser à nouveau le cas d’un groupe qui intrigue et parvient encore à surprendre, la magie qui opère.
Au milieu des anciens (Evil, All The Rage Back Home, Rest My Chemistry, Obstacle1, Slow Hands, PDA…) Interpol saupoudre quatre morceaux du nouvel album, This Mirror Weighs a Ton, qui vient tout juste de paraître ce 28 août.
Album écouté depuis et qu’on vous conseille vivement, bien qu’il soit (à notre avis), assez éloigné de l’énergie urbaine froide revendiquée en ITV par le leader (cf Iron City, qui dialogue avec l’IA), pour s’avérer plutôt beaucoup plus « chaud » (voire enveloppant) que ce à quoi le groupe nous avait habitués (This Mirror Weigh A Ton notamment, est d’une douceur inédite)
Parmi les nouveautés, Wings on Fire, qui se prête à l’introspection bienveillante (« Find out who you are… »), et que je vous rapporte ici :
Malgré Mogwaï programmé sur la Cascade (Boursobank), la foule s’est massée devant la grande scène. Avant même le début de ce dernier concert qui promet d’être d’anthologie, il y a tant de monde que le moindre petit mètre carré devient un signe extérieur de richesse – du luxe, même. Impossible de rester assis, il faut se lever pour serrer les rangs, jusqu’à notre arbre et très au-delà, loin en arrière sur la pelouse tour à tour cramée, boueuse et piétinée de Rock en Seine.
Le festival fait le plein avec 40 000 personnes, et contrairement à d’autres soirs, elles sont toutes venues pour la tête d’affiche. Après une édition chaotique en 2026, The Cure a sans doute sauvé Rock en Seine.

Tout le monde attend l’événement. Les amis depuis chez eux m’envoient des messages. Ils se sont installés devant le concert diffusé en direct sur France TV. C’est toute une génération qui reconnecte avec ses 14 ans, sur place ou à travers ce que l’on appelait jadis le petit écran.
Dans la régie, Marco nous envoie la setlist accrochée dans la tour, que je partage à mon tour aux proches et sur Bluesky. Alex réagit aussitôt : « Avant rappel j’imagine, je ne vois pas quelques tubes incontournables ! ». Avec le minutage, en effet, le temps (1h35) n’y est pas. Il poursuit l’analyse : « J’aime bien la méthode Franz Ferdinand, une chanson sur deux est un tube ». Ahah. Bien vu Alex !

C’est bien connu, The Cure est généreux quant à la durée de leurs concerts (et du prix de leur merch, et sur les dons pour de bonnes causes). Le groupe refuse les festivals qui ne les laisseraient pas jouer assez longtemps. C’est donc une immersion de deux heures quinze dans leur discographie qui nous attend, y compris parmi les plus vieux titres (Three Imaginary Boyss, 1979) mais toujours sans Pornography, ni le très triste et très beau I Can Never Say Goodbye qui nous avait fait pleurer à Bercy il y a quatre ans (vidéo ICI) et que Clarisse a espéré jusqu’au bout.
Lovesong n’est pas le titre le plus joué en concert, mais il réveille de vieux souvenirs. Tiré de l’album Disintegration (1989), il avait été écrit par Robert Smith pour sa femme Mary comme cadeau de mariage, dont il ont célébré le 38ème anniversaire le 13 août dernier, après l’avoir rencontrée à l’âge de 14 ans. J’aime les histoires qui durent, en amour comme en musique.
Après ça, il faut attendre une vingtaine de minutes pour des titres vraiment grand public (In Between Days, Just Like Heaven).
Mais pour moi, ce sont A Forest (avec sa séance de clapping collective) et la magnifique Endsong (du dernier album) qui sont les highlights de cette première page de setlist.

De ce que j’entends ça et là, certains assistent à leur premier concert du groupe, y compris les enfants des années soixante-dix. Ceux-là attendront la seconde partie du set pour se libérer tout à fait, car les singles y seront plus nombreux. Qui n’a pas chanté Lullaby, Friday I’m In Love, Close To Me ou le mythique Boys Don’t Cry qui clôturera le concert ?
L’attachement du public est profond et dépasse la musique. Robert Smith a fait beaucoup pour l’acceptation de soi de toute une génération. J’aime sa façon d’affirmer, à travers son rouge à lèvres qui déborde, que l’Être est infiniment supérieur au Paraître. C’est son costume de scène, c’est ainsi.
Même de très loin et sur grand écran l’homme est bouleversant. Comme à chaque fois, il commencera le show en allant saluer chacun depuis le bord de scène, lentement, de gauche à droite. Et comme à chaque fois, sa voix sera parfaite en live : elle n’a pas bougé malgré les années. L’écouter paupières baissées est la garantie d’un voyage vers les émotions les plus pures. Celles des adolescents que nous n’avons, quelque part, jamais cessé d’être.

Robert Smith a beau être une légende, il reste le jeune homme timide, l’enfant émerveillé et facétieux dont les yeux sont le miroir de l’âme. Le voir en concert emporte chaque fois l’émotion. Et lorsqu’il viendra saluer longuement à la fin, croisant les bras comme pour tous nous serrer contre lui, son humilité est infiniment touchante.
« Thank you. Hope we see you again ».
Alors que le temps qui passe rend chaque nouvelle rencontre plus hypothétique, cette soirée nous la rend plus chère que jamais.
« PARIS. LA FIN PARFAITE. MERCI. XXXXXX »
C’est si vrai. Même si on espère que ce n’était pas la fin.

So Long, Rock en Seine 2026. Beaucoup de proches et d’amis nous ont manqué lors de cette édition. Mais tu nous as particulièrement gâtés.
On se revoit en 2027 !

La Playlist du dimanche à Rock en Seine :
Relire sur le blog :
Bertrand Belin au Festival Fnac Indétendances 2007
Bertrand Belin à la Cigale en 2011
Bertrand Belin en concert à Paul B. 2015
Bertrand Belin et ma chronique d’Hypernuit
Interpol au Trabendo en 2010 (bootleg complet du concert ICI)
Interpol au Zénith en 2011
The Cure à Bercy en 2008
The Cure à Bercy en 2016
The Cure à Rock en Seine en 2019
The Cure à Bercy en 2022

